Chapitre 1 :
Souvenirs
Deux ans ont passé depuis la fin de la guerre. L’insouciance, la liberté, en bref, la vie a reprit ses droits. Il fait bon vivre à Lubia désormais. La ville-qui-ne-dort-jamais et Galana ont depuis été rebâties avec l’aide de tous les peuples de l’Asteran, même si certaines traces de la guerre resteront à jamais gravées dans les mémoires. Comme l’avait voulu Alexander, Ilas est monté sur le trône de Lubia et a continué à passer des relations plus que sérieuses avec sa désormais fiancée, Azaïga. Le jeune roi a tellement confiance et est tellement fier de son peuple que, parfois, il se balade librement et sans autre escorte que sa compagne dans les rues de Lubia. Cette dernière, ayant abandonné ses anciens vêtements pour une tunique de soie légère et des sandales, un panier d’osier tressé autour de l’épaule, marchait tranquillement dans l’une des innombrables rues piétonnes de la cité, croisant parfois quelques habitants qui lui rendaient hommages en s’inclinant. Ses cheveux mi-longs aussi noir que le ciel nocturne contrastaient avec ses habits aux couleurs du soleil. Ses yeux verts semblables à des émeraudes scintillaient de mille feux et son visage, beaucoup plus lumineux qu’auparavant, montrait qu’elle avait presque totalement oublié les horreurs de la guerre qui avait dévasté le monde. Sedna Circé, Victor Sakégoat, Apokryphos, l’empire Yrien… Tout cela n’existait plus et n’était désormais dans le cœur des gens que de vagues souvenirs.
La jeune femme s’approcha d’un marchand de fruits ambulant et lui acheta quelques caramboles. Il y a deux ans, elle n’aurait même pas osé s’imaginer faire de telles choses. Se promener ainsi accoutrée, insouciante… La guerre était bel et bien finie. Elle se surprit à penser à tous ceux qui les avaient aidé dans leur combat. Ilas, son futur mari, avait remplacé Alexander sur le trône. L’ancien roi avait détruit Yria la ville-monde et, en même temps, Sedna Circé et Apokryphos. Mais il y perdu la vie. Certes un lourd tribut à payer mais qui permit à l’Asteran de retrouver sa gloire d’antan. Les habitants d’Yria et les soldats ayant accepté de se rendre lors de la bataille pour la forteresse de Narima avaient obtenu du roi Sayamaël la permission d’aller vivre sur l’île ayant appartenant aux Hostiles. Les deux ethnies s’entendirent dès leur rencontre et formèrent une république. La capitale Hostile fut rebaptisée Nouvelle-Yria et les peuples Yriens et Hostiles fusionnèrent pour donner naissance aux
Néo-Yriens. A leur tête, en tant que président, l’ancien haut-baron Sertus Deboarde, l’homme qui avait aidé Aïsa et les autres à protéger Lubia. Aïsa songea aussi à Dana Kerence, qui avait été remarquée par le marquis Huluoca de Télon et qui venait tout juste de s’embarquer avec lui dans ce qui était pour elle une nouvelle aventure. Mais il y avait aussi le gouverneur de Galana, Richard Richepierre, qui n’avait cessé depuis la fin de la guerre de s’empiffrer pour, d’après ses propos, fêter la victoire de l’Asteran, prenant ainsi une masse de graisse au niveau du ventre que sa mère, Marguerite, prenait soin de lui faire perdre via des régimes inhumains. Elle pensa également à Jeff, Thaïs et Charabicot, qu’elle n’avait pas revu depuis fort longtemps. Les seuls signes de vie qu’ils donnèrent furent de simples cartes postales où ils disaient que tout allait pour le mieux. Mais il y avait aussi toutes les personnes qui avaient donné leur vie pour sauver le monde : Alexander, le colonel Tendy Milwitch, mort lors de la destruction du fort Iraïs, le général Archibald Qwal, décédé à cause de l’explosion d’un obus, alors qu’il combattait courageusement les troupes Yriennes à Narima mais surtout, il y avait le commandant Daniel Azraël, grand ami d’Ilas, qui avait disparut aux côtés du général Qwal.
Azaïga rentra au palais royal. Il faisait chaud cet été là et les fenêtres et portes du bâtiment étaient grandes ouvertes.
« Ha Azaïga ! fit Ilas, où étais-tu passée ? »
Ilas, nouveau roi de Lubia, n’avait presque pas changé depuis ces dernières années. Il était certes moins carré qu’Alexander mais l’armure royale lui allait bien. Ses cheveux blonds, courts comme il les aimait, et ses yeux bleus lui avaient valut le nom de feu du ciel.
« J’étais sortie, répondit Aïsa après avoir embrassé son fiancé, il faut beau alors autant en profiter !
_ Tu as parfaitement raison, mais fait quand même attention à ne pas attraper une insolation ! »
Ilas, vêtu désormais d’une réplique de l’ancienne armure et du casque à trois faces d’Alexander, tendit une petite carte à Azaïga.
_ Au fait Aïsa, j’ai reçu ça par courrier. Je n’ai pas osé l’ouvrir avant ton retour alors vas-y, je t’en prie. »
Azaïga ouvrit la petite enveloppe jaune et bleue que lui tendait son fiancé. Elle en sortit une petite carte d’invitation de même couleur que l’enveloppe et, en ayant pris soin de la déplier délicatement, la lut à haute voix :
« La vie est tellement belle qu’elle ne peux en aucun cas se passer seule. Avec un être cher à ses côtés, c’est le monde lui-même qui reprend un sens. Aussi, c’est pour cela que nous vous invitons à la cérémonie qui verra deux êtres s’aimer pour la vie. Rendez-vous à Réolia. Jeff et Thaïs. »
Azaïga leva vers Ilas des yeux incrédules.
« Ne me dis pas que…
_ Il faut croire que nos deux amis vont bel et bien se marier !
_ Hou ! C’est si mignon ! Et quand aura lieu la cérémonie ?
_ Ca doit être écrit au dos.
_ Mais c’est demain ! Attends… C’est écrit Réolia, pointe de la Victoire. C’est l’espèce de grande falaise qu’il y a au sud de l’île ?
_ Exactement ! Tu te souviens de tout ma parole ! »
En effet, Azaïga avait une excellente mémoire, qu’elle avait développé lorsqu’elle vivait encore à Yria car, en tant que voleuse, il fallait se souvenir des personnes, des quartiers de la ville où de petits larcins passeraient inaperçus. Mais Yria, la ville-monde, avait été rayée de la carte par une gigantesque explosion, qu’avait provoqué Alexander. Evènement qui avait marqué, avec la fuite de l’armée Yrienne, la fin de la guerre. Il ne restait pas même une trace de vie à Yria, seules des ruines carbonisées subsistaient, vestiges de la gloire de l’empire. Les hautes murailles autrefois symbole d’oppression furent totalement anéanties par le souffle de l’explosion. L’Asteran savait qu’Orchidée, la lame maudite d’Apokryphos, était à l’origine de ce drame. De nombreux pilleurs et voleurs s’introduisirent dans les ruines d’Yria afin d’y retrouver l’épée pourpre mais celle-ci semblait avoir disparu.
Alors la vie avait reprit son cours. « Les traces et les cicatrices laissées par la guerre finiront par disparaître », avait dit Ilas. Oui. Le monde s’était relevé. L’Asteran avait regagné sa gloire et sa majesté. De nombreuses personnes, hommes, femmes et enfants avaient péri mais ces disparitions avaient redonné à Haïllys et à Arian leur grandeur d’autrefois. Par ailleurs, Apokryphos le Grand Lotus, chef des séraphins et grand ami de feu l’impératrice d’Yria, semblait avoir lui aussi disparu, en même temps qu’Orchidée, la lame maudite qu’il tenait tant à retrouver, lors de l’explosion qui avait ravagé Yria.
« Je les envie tu sais », fit Aïsa.
Devinant le message caché dans cette phrase, Ilas ria en posant une main amicale sur l’épaule de sa fiancée :
« Chaque chose en son temps ! Ne soit pas trop pressée ! Tu sais, on dit que le plaisir s’accroît lorsque l’effet se recule !
_ Nous sommes fiancés depuis maintenant deux ans, Ilas. Je pense qu’il serait peut-être temps de…
_ Passer au mariage ? »
Azaïga ne répondit pas.
« Nous y arriverons ! Ne t’inquiètes pas ! ria Ilas, mais pour l’heure, nous avons rendez-vous à Réolia ! »
Réolia. Capitale et unique ville de l’île de Réolem. Ilas y avait mis les pieds pour la première fois lors de l’escale obligée de son voyage pour les plaines d’Ixion. Ce fut le dernier moment de paix avant tous les problèmes qui survinrent tels que la bataille pour Galana, la bataille pour la forteresse de Narima, l’attaque de Lubia par Ultima 85 S Weapon la machine de Victor Sakégoat, le père d’Ilas et enfin la destruction de la ville impériale d’Yria, entraînant avec elle Sedna Circé, Alexander, l’épée Orchidée et Apokryphos, dont personne n’est vraiment sûr qu’il soit réellement disparu. Un immense chagrin s’était alors emparé des cœurs à l’annonce de la mort du roi de Lubia Alexander Luxor Strokof, puis Ilas prit sa place sur le trône comme il l’avait lui-même souhaité. Azaïga s’était alors fiancé au nouveau roi, projetant un prochain mariage. Jeff et Thaïs disparurent à leur tour, non sans expliquer que leur destin les appelait ailleurs, avec l’Opalin Charabicot et ne firent presque plus parler d’eux.
« Nos bagages sont prêts, dit Ilas, Jeff nous a recommandé de nous parer à toute éventualité. Il nous mijote un truc…
_ Encore un de ses plans foireux ?
_ Peut-être, peut-être pas… Mais les autres invités ont eux aussi fait leurs valises. Il est possible que nos deux amis aient prévu une croisière.
_ Avec nous tous ? Combien serons-nous ? Qui sera présent à la cérémonie ?
_ Calmos ! Nous y serons ainsi que Marguerite, Richard, le père de Thaïs et d’autres invités qui nous sont inconnus. Mais j’ignore combien nous serons.
_ Mouais… Avec son père aux basques, je plains Thaïs. Fais pas ça, tu sera réprimandée sévèrement pour cela, cela va à l’encontre des préceptes que je t’ai inculqué… Et nana ni et nana na… Pfff… Tu parles d’une vie. Elle a bien raison de se marier avec un comique comme Jeff. Après tout, ils se connaissent depuis un bon bout de temps tout les deux. Je la comprends bien. Avoir le Grand Pontife d’Ixion en tant que père, ça doit être sympa deux secondes. Mais entendre de saintes paroles à longueur de journée…
_ Si je comprends bien, coupa Ilas, tu dis que Thaïs se marie avec Jeff simplement pour échapper à la religion Ixionienne ? Tu sais pourtant qu’elle est croyante et que pour rien au monde elle ne cesserait de pratiquer… Peut-être pour Jeff tout compte fait.
_ Hmm… Mais ce que je ne comprends toujours pas, c’est… Ho puis laisse tomber. Cette croisière ne peut nous faire que du bien, surtout si ce n’est pas nous qui payons ! Tu me diras qu’avec son statut de roi, tu as tout l’argent que tu veux mais se serait alors piocher dans les caisses de l’état et étant donné les « petits » trous que la guerre a engendré dans les fonds publics et militaires… Enfin bref, vive les vacances ! »
Azaïga s’apprêta à sortir, mais elle se stoppa à quelques mètres de la porte et se retourna :
« A l’aérogare ? demanda t-elle.
_ Oui, répondit Ilas, notre vaisseau privé nous y attend. Allons-y ! »
A ces mots, deux domestiques en smoking d’un blanc immaculé apparurent, chacun portant à bout de bras deux valises brunes de taille moyenne et visiblement pesant bien leur poids.
« Donnez-moi ça, ordonna gentiment Ilas, nous pouvons porter cela. »
Les serviteurs s’exécutèrent et le roi, accompagné de sa fiancée, porta les bagages seul jusqu’à l’aéronef stationnant devant le palais, qui les emmena à l’aérogare. Et c’est ainsi, dans un grand vaisseau de la flotte royale Lubienne, qu’Ilas Sayamaël et Azaïga Immershamn se rendirent à Réolia.
Tandis que l’aéronef, piloté par quelques pilotes royaux, progressait à travers des nuages en direction du nord-ouest, nos deux compagnons de toujours se changèrent en vue de l’évènement à venir. Ilas ôta donc son armure de roi et revêtit un smoking à queue de pie après quoi il opta pour une paire de chaussures de cuir noir tandis qu’Azaïga investissait dans une robe de soirée mauve, sans fanfreluches comme elle le disait si souvent.
« Tu es ravissante, fit Ilas, franchement.
_ Merci, tu n’es pas mal non plus. »
Le vaisseau arriva sur l’île de Réolem en fin d’après-midi. Le soleil commençait à se coucher derrière les montagnes qui formaient le centre de l’île et leur donnait ainsi une magnifique teinte rose. Ilas posa pied à terre le premier, suivit immédiatement par sa fiancée et leurs gardes du corps.
« Où aura lieu la cérémonie ? demanda Ilas.
_ La pointe de la Victoire, répondit Aïsa, mais il était mentionné dans l’invitation que quelqu’un viendrait nous chercher.
_ Nous spécialement ?
_ Non, tous les invités ! »
Soudain, un autre vaisseau, en provenance de Galana celui-là, se posa sans bruit à côté de l’engin qui avait transporté Ilas et Azaïga. Le sas s’ouvrit et Richard Richepierre, sa mère Marguerite au bras, en sortit. Le gouverneur était vêtu d’un costume cravate vert-émeraude, ce qui faisait ressortir la robe de lady Richepierre aux couleurs du ciel. Aussitôt qu’ils se virent, Ilas et Richard se serrèrent dans leurs bras.
« Haha ! ria le gouverneur, ça faisait longtemps que je ne vous avais pas vu, Ilas !
_ Cela me fait plaisir de vous voir aussi, Richard ! »
Azaïga s’approcha de Marguerite, qui embrassa la jeune femme sur ses deux joues :
« Nous, nous nous voyons presque tous les jours, ironisa la vieille femme, mais ça ne fait rien ! N’est-ce pas, Azaïga ?
_ Bien sûr ! »
La fiancée d’Ilas commençait à complimenter les nouveaux venus sur leur tenue vestimentaire lorsqu’un autre vaisseau arriva avec à son bord, le Grand Pontife d’Ixion, et quelques autres représentants du peuple Ixionien et amis de Jeff et Thaïs. Suivirent alors deux autres aéronefs amenant des personnes inconnues de nos amis, mais que les futurs époux devaient très certainement connaître. Parmi eux, Ilas reconnut Fineas Asokius et Dolphus Poiscassé, qu’il avait rencontré avec Alexander après la bataille du désert. Fineas était un soldat Kasnien de première ligne, jeune, au sourire presque permanent, le contraire absolu de Dolphus, guérisseur de son état, aussi vieux que le monde en apparence mais dont le visage rongé par la fatigue et l’utilisation prolongée de l’esper, l’énergie du monde, cachait un cœur d’or. Tous deux avaient aidé Ilas et Alexander dans leur lutte contre l’empire Yrien.
Le roi de Lubia s’approcha alors des nouveaux arrivants et leur serra la main, après quoi il fit de même avec ses deux amis :
« Fineas ! Dolphus ! J’ignorais que vous viendriez ! Comment se fait-il que vous soyez venus ? »
Les deux comparses affichèrent un large sourire puis Dolphus expliqua :
« Les amis de mes amis sont mes amis ! Nous vous connaissons fort bien, Majesté, et…
_ Je vous en prie, appelez-moi Ilas !
_ Ho ! s’inclina Dolphus, je ne me permettrais pas, ce serait déplacé Majesté !
_ J’insiste ! Vous êtes un de mes amis, Dolphus.
_ Je verrais si je peux vous appeler par votre nom…
_ Ecoutez, fit Ilas, ce soir, nous boirons ensemble jusqu’à ce que vous finissiez par m’appeler par mon nom !
_ Bien, Ilas… Je disais donc que vos amis sont aussi nos amis. Nous ne nous sommes point vus depuis plus de deux ans et nous avons eu largement le temps de faire connaissance avec les personnes qui vous sont chères…
_ Avec entre autre, poursuivit Fineas, Jeff MacFart, Thaïs Ixion, Lord Richepierre ici présent, votre fiancée Azaïga… Nous connaissons beaucoup de monde à présent !
_ Vous avez rencontré ma fiancée ?
_ À vrai dire, fit Fineas d’un air gêné, c’est elle qui a insisté pour que nous nous voyions… Elle tenait absolument à nous rencontrer, nous, les soi-disant « sauveurs ». Il est vrai que nous vous avons aidé mais de là à nous qualifier de héros… Ce serait plutôt vous le héros, vous avez sauvé l’Asteran !
_ Non, moi je ne suis rien, dit Ilas, sans mes amis, je n’aurais rien pu faire. Les véritables héros sont ceux qui sont morts pour sauver le monde.
_ Tel que votre prédécesseur ? Alexander Strokof ? »
Le roi acquiesça. Il changea immédiatement le fil de la conversation, ne tenant pas à aborder un sujet qui avait tenu l’Asteran dans une sombre tristesse :
« Beau temps n’est-ce pas ? Il faut chaud sans l’être de trop… Mais je me demande pourquoi les deux tourtereaux se marient au crépuscule. »
Le père de Thaïs, le Grand Pontife d’Ixion, s’approcha alors d’Ilas et expliqua :
« C’est une ancienne tradition Ixionienne. Se marier au crépuscule signifie le renouveau. La fin d’une vie de solitude pour entrer de plein pied dans le mariage et la vie de couple. »
Ilas observa les alentours. Tous les invités, une centaine de convives, étaient présents. Soudain, une petite ombre se profila parmi celles des personnes présentes. Charabicot, l’Opalin, débarquait de son habituelle démarche folâtre et enjouée. Une petite cravate verte autour du cou, il invita les convives à le suivre en direction de la pointe de la Victoire.
« Il m’a manqué lui », pensa ironiquement Azaïga.
L’Opalin entraîna à sa suite quelques invités, les plus réticents d’entre eux firent de même après quelques secondes d’hésitation. La méfiance était de mise avec Charabicot car, comme la plupart des convives le savait, la petite créature aimait s’adonner à diverses farces et usait du mensonge. Ils traversèrent donc la ville de Réolia, car située sur leur itinéraire, et Ilas fut surprit de voir que tous les habitants, habituellement vêtus de tenues légères, arboraient des vêtements blancs dont le prix devait largement dépasser leurs revenus.
« Etrange, glissa le roi de Lubia à Richard Richepierre, pourquoi les Réoliens sont-ils en blanc aujourd’hui ?
_ Cela, expliqua le Grand Pontife d’Ixion avant que le gouverneur de Galana ait eu le temps de dire quoi que ce soit, c’est une des exigences de mon gendre… Il tenait absolument à voir Réolia en tant que ville blanche ne serait-ce qu’une fois dans sa vie… Et il a fallut que ce soit le jour de son mariage ! Il est le mari idéal pour ma fille mais il manque quelques fois cruellement de dignité. Et devinez qui a l’honneur de payer ces gens afin qu’ils revêtent ces tenues une journée entière… C’est moi, en piochant dans les fonds privés de la république d’Ixion. »
Ils arrivèrent bientôt en vue de la pointe de la Victoire, magnifique promontoire rocheux couvert d’herbe verte et rase surmontant l’océan qui s’étendait, calme et aux reflets multicolores sous le soleil couchant, au-delà de la mer intérieure de l’Asteran. Mais, à la surprise générale, il n’y avait rien sur cette fameuse pointe.
« Encore une farce de Jeff, songea Ilas, il va nous faire poirauter ici encore quelques minutes après quoi il débarquera… »
En effet, plusieurs minutes s’écoulèrent. Azaïga commençait à s’impatienter lorsqu’elle vit, au loin, à l’horizon, un énorme paquebot de luxe, qui s’approchait lentement d’eux.
« Là bas ! fit Aïsa à son fiancé, regarde ! Un bateau ! »
Ilas utilisa alors les jumelles que venait de lui prêter Richard Richepierre et vit, sur la vigie du paquebot, Jeff et Thaïs, vêtus de leurs habits habituels, leur adressant de grands signes de main.
Le bateau se rapprocha de la pointe de la Victoire jusqu’à ce que la passerelle permettant d’y accéder puisse se déployer. Jeff, suivit de sa future épouse, en sortit le premier et, de son habituel air joyeux, il déclara :
« Salut à tous ! Comment ça va ? Et non ! Vous ne rêvez pas ! Notre mariage se déroulera bel et bien à bord de ce magnifique paquebot de luxe tout neuf ! Et nous serons, vous et moi, ses premiers passagers ! Entrez donc ! »
Suivant le conseil du jeune homme, tous les convives montèrent à bord de l’hôtel flottant, après quoi, le navire ralluma ses moteurs et prit la route pour le large. A l’intérieur, dans le hall, un gigantesque buffet était dressé. Jeff et Thaïs saluèrent tous les invités après quoi, ils rejoignirent Ilas et Azaïga :
« Salut vous ! Comment ça va ? En pleine forme ?
_ Comme toujours, répondit Ilas, comme toujours !
_ Ca nous fait plaisir de vous revoir, ajouta Aïsa, il y avait si longtemps !
_ Hé, oui, dit Thaïs, le temps passe vite… Comment trouvez-vous ce paquebot ?
_ Magnifique, répondit Ilas, mais, je ne voudrais pas être indiscret, où avez-vous trouvez l’argent pour le louer rien que pour nous tous ?
_ À vrai dire, expliqua Jeff, c’est une bien curieuse histoire ! Nous avons trouvé un de nos vieux amis, un ancien pirate, qui s’est lancé dans le chantier naval. Il y a un an et demi, environ six mois après la fin de la guerre, il a reçu une grosse commande : ce paquebot, dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui ! Le commanditaire de ce monstre d’acier et un milliardaire d’Haïllys, de Kuranoc précisément.
_ Le truc, poursuivit Thaïs, c’est que c’est un gars pas très futé et que lorsqu’il veut quelque chose, il ne s’y intéresse que durant les premiers temps où il le possède. Enfin bref, le bateau a été construit mais il n’avait pas de nom.
_ Alors, fit Jeff, notre pote pirate nous a demandé si nous n’avions pas un nom pour ce paquebot et, après mûre réflexion, nous avons voulut rendre hommage à quelqu’un qui était très cher à nos cœurs… »
Aïsa réfléchit et, lorsqu’elle pensa avoir trouvé, Thaïs dit :
« Je crois que tu as trouvé, Aïsa. Non ?
_ Oui ! Enfin je crois…
_ Attends, coupa Jeff, je veux qu’Ilas trouve tout seul !
_ Je ne vois pas, fit ce dernier, quoique… Non ! Ne me dites pas que vous l’avez appelé…
_ Et si ! s’exclama Jeff, ce paquebot, c’est l’Alexander ! Bienvenue à bord moussaillons !
_ Je ne comprends pas, dit Azaïga, quel rapport avec l’argent pour louer… L’Alexander ?
_ Et ben, le constructeur de ce bateau était tellement content d’avoir un nom pour son bébé, comme il l’appelle, qu’il nous a donné plus de trois millions de stens ! Alors ça a été facile ! »
Jeff et Thaïs durent s’interrompre car, plus loin dans la salle, un homme les appelait. Petit, bien portant, le cheveu rare et vêtu d’un smoking rouge flamboyant, l’homme invita les mariés à le suivre.
Tandis que Jeff et Thaïs disparaissaient à la suite de l’inconnu, Ilas demanda à sa fiancée :
« Tu connais ce type ? Celui avec lequel ils viennent de partir…
_ Ben oui ! Mais tu ne connais personne ou quoi ? C’est Anarion Numenessë Valandil ! Un alchimiste fabuleux qui a aidé Thaïs quand elle a été enlevé par…
_ Ne dit pas son nom, coupa sèchement Ilas, je ne veux plus en entendre parler, je te l’ai déjà dit.
_ Ho oui, excuse-moi Ilas… J’avais zappé.
_ Ce n’est rien chérie, mais fait attention à l’avenir.
_ De quoi ? »
Richard Richepierre venait de s’intégrer dans la conversation :
« Je crois que nos deux tourtereaux sont partis se préparer ! Nous devons nous attendre à ce que la cérémonie soit pour bientôt ! Le docteur Valandil et le Grand Pontife d’Ixion vont célébrer la cérémonie selon la coutume Ixionienne. »
Dès que les convives s’aperçurent que Jeff et Thaïs venaient de disparaître, un lourd silence s’installa.
« Ca fait partie du rite ? s’enquit Aïsa, parce que je trouve ça bizarre…
_ Oui, fit Richard, tout d’abord les mariés doivent se présenter à leurs invités, après quoi ils doivent disparaître discrètement avec la ou les personnes organisant le mariage. Ensuite a lieu la cérémonie avec tout le tralala… Mais j’ignore pourquoi tout le monde s’est tu. Ce n’est pas parce que nos deux amis sont partis qu’il faut s’inquiéter ainsi ! »
Le docteur Valandil réapparut quelques minutes plus tard, seul. Il bomba le torse et déclara à l’ensemble des personnes présentes :
« Chers amis ! Nous sommes réunis ici et en cet instant afin d’unir deux êtres dans les liens sacrés du mariage ! Veuillez me suivre. »
Tous emboîtèrent le pas à l’alchimiste, Ilas le premier.
« Où allons-nous, demanda-t-il.
_ Dans le salon blanc, lui répondit le docteur Valandil, les époux ont insisté pour que la cérémonie se déroule là-bas… Je les comprends bien car cet endroit est l’un des plus beaux du navire. »
En effet, ils arrivèrent peu après dans une grande salle aux draperies d’un blanc immaculé, aux nombreux lustres dorés et aux innombrables bancs de bois lustré. Ses grandes fenêtres donnaient sur l’océan et, au centre de la pièce, se trouvait un piédestal d’environ un mètre cinquante de hauteur, en marbre à l’instar du sol luisant. Les convives prirent place sur les sièges qui leur étaient destinés. Ilas, Azaïga et Richard Richepierre vinrent s’asseoir au premier rang, à gauche de l’allée centrale où se trouvait un long tapis d’un blanc nacré. A leur droite, Dolphus, Fineas et Anarion Valandil fixaient d’un même regard excité la porte, tout au fond derrière le dernier rang, d’où allaient surgir dans quelques instants les deux mariés.
Le silence tomba de nouveau sur l’assemblée. Soudain, les lustres de la salle s’allumèrent, illuminant l’endroit d’une élégante lumière orangée. Puis Thaïs apparut. Vêtue d’une magnifique robe blanche et bleue découvrant son dos nu, de gants de même acabit remontant jusqu’aux coudes, de chaussures à talon haut digne des contes de fées et d’un léger voile retombant devant son visage, elle marchait, lentement dans l’allée centrale en direction de l’autel où venait de prendre place le Grand Pontife, son père. Elle tenait à deux mains un modeste bouquet de fleurs de mêmes couleurs que sa robe et une larme de joie coula sur sa joue. Jamais Aïsa n’avait vu Thaïs aussi resplendissante, souriante et surtout heureuse. L’Ixionienne s’arrêta à moins d’un mètre de l’autel où attendait son père et c’est seulement à ce moment là que Jeff apparut à son tour. Charabicot perché sur son épaule, il portait un costume à queue de pie noir de même qu’un nœud papillon. Les bottines de cuir noir pour lesquelles il avait opté, différaient radicalement avec les chaussures qu’il portait habituellement : des baskets rouge et bleu. Contrairement à son épouse, le pilote s’avança rapidement vers l’autel et, une fois parvenu, il adressa un clin d’œil complice à Ilas.
Commença alors un long discours du Grand Pontife d’Ixion en Asterois ancien, langue que la plupart des personnes présentes à la cérémonie ne connaissaient que de nom. Malgré la complexité du langage, Azaïga comprenait quelques bribes du discours : il s’agissait de bénédictions. Jeff, quant à lui, ne comprenait pas un mot de ce que lui racontait le père de sa future femme mais il se contenta d’acquiescer à chacune de ses phrases par un bref signe de la tête. Dès qu’il eut achevé sa récitation, le Grand Pontife donna un mouvement de balancier à un médaillon qu’il s’empressa de faire passer au dessus de la tête des mariés. Ilas reconnut le pendentif que le roi des Opalins, Ratatouille, lui avait confié afin qu’il le rende au peuple Ixionien. Jusqu’à présent, il en ignorait la raison.
« Retf medt ehfty wenavr hezaszosijrutdos degbmedd, qeqpraqdishud fes qeqpasfibuhpm… Que les dieux vous garantissent chance, prospérité et protection. »
A ces mots, les mariés s’embrassèrent en même temps que s’élevaient des cris de joie, qui emplirent rapidement la salle.
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