Chapitre 2

Chapitre 2 :

 Lune rousse

 

 

Lorsqu’ils sortirent de la salle, Richard se jeta sur Jeff et le serra dans ses bras. Une larme au coin de l’œil, il fit :

« Ha ! Jeff ! Ce mariage m’a tellement ému que j’en aie faim ! Félicitation mon neveu !

_ Merci tonton, articula Jeff dans l’étreinte irrésistible de son oncle, mais maintenant, nous allons tous nous éclater un bon coup ! Parce que la croisière dans laquelle nous sommes tous embarqués ne fait que commencer ! »

Tandis que d’autres invités venaient féliciter Jeff et Thaïs, Ilas glissa à l’oreille de sa fiancée :

« Et bien, tu vois ! Nous qui avions besoin de décompresser, nous voilà en vacances ! »

 

Le pont du bateau était digne d’un roi, de même que ses suites. Peu habitués à vivre dans le grand luxe, la plupart des convives en profitèrent et s’adonnèrent à diverses activités pratiquées habituellement par les gens qui avaient les moyens de les pratiquer régulièrement telles que le cyber-golf, le tennis aérien ou, plus simplement, bronze tranquillement au soleil un cocktail à la main. Malgré son statut de roi, Ilas ne fit pas partie de ceux-là. Ainsi, il préféra se balader en compagnie de Azaïga et de Richard Richepierre sur le pont, généralement le soir. Ce jour ne fit pas exception à la règle.

« Quelle merveilleuses nuit, remarqua-t-il, le temps est doux, pas un seul nuage pour gâcher ce spectacle. »

En effet, la voûte céleste était parfaitement dégagée. La lune semblait veiller sur le monde nocturne avec sérénité et, lorsqu’une des innombrables étoiles du firmament lui accrocha un éclat de lumière, il sembla à Ilas qu’elle lui adressait un clin d’œil complice. C’était une lune rousse comme il n’en avait jamais vu.

« Oui, fit-il à Azaïga tandis qu’il s’accoudait à la balustrade qui donnait sur l’océan, c’est vraiment une belle soirée… »

Une légère brise vint le faire frissonner sous son armure, tel un murmure, et il crut un instant que quelqu’un les épiait. Mais ce n’était qu’une sensation. Sensation qui se dissipa aussi soudainement qu’elle était apparue. Ilas n’avait jamais vraiment aimé se trouver en compagnie de plus d’une dizaine de personnes et ce n’était certainement pas ce bal qui avait lieu en ce moment dans le Grand Salon qui allait le faire changer sur ce sujet. Perdu dans ses pensées, il avait presque oublié que sa fiancée et le gouverneur de Galana l’accompagnaient.

« Vous êtes beaucoup trop romantique pour un roi, dit Richard de sa voix tonnante, j’apprécie cela ! Bien, pardonnez-moi de vous quitter. J’ai beaucoup aimé cette balade mais vous me trouverez au bal pour l’heure à venir, si vous me cherchez. »

Ilas et Azaïga saluèrent l’oncle d Jeff, qui disparaissait déjà par une des portes donnant sur le salon fumoir.

« Cette armure me pèse, confia Ilas à sa fiancée, j’ignore comment notre défunt Alexander faisait pour la supporter mais une chose est sûre : en deux ans, je ne me suis jamais autant rendu compte qu’elle n’est pas faite pour moi. Je te le dis, Aïsa, que dès notre retour à Lubia, je l’ôterais pour quelque chose de tout aussi élégant mais de plus léger. »

Ils rentrèrent à l’intérieur, l’atmosphère commençant à se rafraîchir. Dans le Grand Salon, le fête battait son plein : de nombreuses personnes dansaient sur des musiques mi-ancienne, mi-moderne, aux rythmes exotiques et effrénés joués par une poignée de musiciens. D’autres invités, fatigués, étaient affalés sur les divans et sirotaient une quelconque boisson alcoolisée ou non. Ilas aperçut brièvement Jeff, poursuivant Charabicot qui venait de dérober le portefeuille de Marguerite Richepierre. Cela le fit rire mais pas à un point tel qu’il ne pu s’asseoir sur un des nombreux fauteuils de la salle, illuminée par milles projecteurs aux milles couleurs. Azaïga imité son fiancé et vint littéralement se laisser tomber sur le canapé d’en face aux côtés du Grand Pontife d’Ixion qui avait bravé son hostilité face aux danses modernes en étant présent en cet instant.

Las et collant de sueur, Richard Richepierre s’affala sur un sofa proche et soupira, tandis que les musiciens prenaient une pause :

« Quelle soirée ! Je crois que je vais retourner en ma suite prendre une douche ! »

Ilas s’aperçut qu’il n’avait pas encore vu tous les invités : Dana Kerence et Sertus Deboarde discutaient autour d’un verre, assis à une table basse. Il alla donc les saluer :

« Dana ! Sertus ! Pardonnez-moi ces salutations tardives mais j’ignorais que vous aviez été invités à ce mariage !

_ Vous êtes tout excusé, fit le haut-baron, nous vous voyons pour la première fois depuis que nous sommes arrivés.

_ Nous passions notre temps avec les gens là-bas, ajouta Dana en désignant un groupe de personnes aisées qui sortaient du salon, mais ces snobs ignorent que leur compagnie est bien médiocre comparée à celle d’un roi tel que vous Ilas ! »

Azaïga vint se joindre à la conversation :

« Bonsoir tout le monde ! Ho ! Mais que vois-je ? Ne serait-ce pas nos chers Dana et Sertus ? Comment allez-vous ?

_ Bien, répondirent les deux comparses en chœur, cette fête casse la routine.

_ Alors, dit Ilas en changeant de sujet, comment se déroule la mise ne place de cette nouvelle constitution à la Nouvelle-Yria, Sertus ?

_ Plutôt bien, comme on dit : lentement mais sûrement ! Les Néo-Yriens l’attendent avec impatience.

_ Et vous Dana, s’enquit Azaïga, quoi de neuf ?

_ Rien d’exceptionnel ma chère Azaïga, la vie continue même si certaines personnes ne sont plus là pour la partager avec nous… »

Ilas savait que tous ceux qui avaient connu Alexander, surtout Dana, regrettaient amèrement sa disparition. Il avait donné sa vie pour sauver l’Asteran, ce pourquoi il ne pouvait se permettre de se lamenter sur cela.  

Soudain, des bruits de pas résonnèrent dans la salle : quelqu’un courait et ce quelqu’un débarqua dans le salon en claquant la porte menant au couloir donnant accès aux suites : Thaïs, dans sa robe de mariée, avait l’air affolé et, malgré son essoufflement, parvint à articuler sous les yeux inquiets des personnes présentes dans le Grand Salon :

« Dolphus… Et Fineas…

_ Qui y a-t-il ? lui demanda Ilas, calmes-toi et racontes-nous tout. »

Thaïs paniquait. Jeff s’approcha d’elle mais, avant qu’il ait pu faire quoi que ce soit, elle dit :

« Dolphus et Fineas… Quelle horreur… Ils… Ils sont morts ! »

Une vague de stupeur secoua l’assemblée. Puis le dégoût monta au visage de Azaïga et d’Ilas.

Invoquant le principe de précaution, tous deux dégainèrent leurs armes : le katana Masamune pour Ilas et deux dagues acérées pour Azaïga.

« Si le meurtrier est toujours ici, fit le roi, nous le trouverons. »

Richard Richepierre, Marguerite Richepierre, Jeff et Thaïs ainsi que Dana et Sertus se joignirent à eux. Telle une marche funèbre, ils se rendirent dans la suite de Dolphus Poiscassé et de Fineas Asokius. En rentrant, l’horreur les prit à la gorge : le guérisseur de Ruil était là, étendu sur le sol, la tête littéralement explosée. Des morceaux de chair, d’os et de cervelle tachaient de sang les endroits où ils se trouvaient : murs, plafond, meubles. Ils trouvèrent ensuite Fineas, dans la suite d’à côté. Sa position, écrasé contre le mur de sa salle de bain, prouvait qu’il avait vainement tenté de lutter. Mais son adversaire, qui que ce fut, lui avait sectionné l’abdomen.

« Dégueulasse, fit Jeff, au moins on ne pourra pas dire qu’il est en une seul morceau… »

La salle de bain au carrelage et mosaïques bleues était à présent d’un rouge flamboyant.

« Il faut se rendre à la ville la plus proche, déclara Richard, la police saura quoi faire.

_ Oui, fit Ilas, Lubia est à deux pas d’ici. Richard, prévenez le commandant de bord que nous rentrons. Quant à nous autres, nous allons condamner les accès aux modules de sauvetage afin que le tueur ne s’échappe pas d’ici. »

Ce qui fut fait dans l’heure qui suivit. A la surprise générale, aucun canot de sauvetage n’avait disparu. L’assassin de Dolphus et de Fineas était donc en principe encore à bord. Les fêtes furent annulées et le mariage de Jeff et Thaïs vira au cauchemar.

L’Alexander arriva à Lubia environ trois heures après. La police de la ville, prévenue par un appel de leur roi, se mit immédiatement au travail après que la totalité des passagers fut évacuée. Richard, Marguerite, le Grand Pontife d’Ixion, Dana et Sertus rentrèrent chez eux.

« Je me rends au centre de médecine légiste, déclara Ilas.

_ Je viens, » fit Azaïga.

Situé à deux pas du port, le bâtiment de police scientifique était réputé pour être le mieux équipé de tout l’Asteran et avait contribué à la résolution de nombreuses affaires criminelles. Le roi et sa fiancée y entrèrent et, suivant un médecin légiste grassouillet et chauve en blouse blanche, arrivèrent dans la pièce où reposaient les corps de Dolphus et Fineas, sur des tables argentées. Ils mirent des masques devant leur bouche puis, tandis que le médecin enfilait une paire de gants en latex, ils s’approchèrent des cadavres.

« Quel horreur, fit Ilas en se penchant au dessus de ce qu’il restait de la tête de Dolphus, on ne voit même plus sa face… »

A la place de son visage, le guérisseur avait un énorme trou sanglant. Comme s’il avait été littéralement extirpé à l’aide d’une pelle par une force surhumaine. En voyant le crâne broyé de celui qui les avait aidé il y a deux ans dans leur quête, Ilas fut prit de nausées. Azaïga, quant à elle, examinait sans le toucher la dépouille de Fineas, tranchée en deux comme le ferait un boucher avec un steak d’équetie.

« Une force considérable, commença le médecin légiste, je vous le dis. Le gars qui a tué les deux personnes ici présentes n’est pas humain. Vous voyez, Majesté, ce dénommé Dolphus Poiscassé a été comme perforé au niveau de la face par une foreuse… Sauf qu’ici, il ne s’agit pas d’une foreuse ! En regardant de près, on peut très nettement distinguer des traces de coups d’ongles.

_ C’est dégueulasse, fit Azaïga.

_ Exact ! reprit le médecin, mais le pire, c’est que Fineas Asokius, à votre droite, a comme été tranché par un coup de katana mais ce n’est qu’une impression : une arme blanche ne ferait jamais ce genre de coupure et… Ho ! Mais regardez, il semble que les vaisseaux sanguins au niveau de la plaie soient cautérisés.

_ Peu ragoûtant, frissonna Ilas, donc nous ignorons comment l’assassin l’a tué. Pareil pour monsieur Poiscassé. »

Ilas se rendit compte que, tout au fond de la pièce, reposait le corps d’une enfant, aux longs cheveux blonds bouclés, sur une table semblable à celles où étaient entreposés les cadavres de Dolphus et Fineas.

« Qui est-ce ? demanda t-il au médecin.

_ La gamine ? Ho la pauvre enfant… Elle a été retrouvée chez elle, morte étendue sur son lit. Tout porte à croire qu’elle s’est suicidée en se pendant. Enfin, étant donné où elle vivait, ça n’a rien d’anormal… »

Azaïga haussa un sourcil :

« Elle vivait où ?

_ A Amberville… Pauvre gamine.

_ Amberville, ça me dit quelque chose, fit Ilas en se grattant le menton, ne serait-ce pas la ville des Grands Marais de l’ouest où l’on déplore de nombreuses disparitions d’enfants ?

_ Si, répondit le légiste, mais vous savez Majesté, les légendes sont nombreuses là-bas. Les gens sont si superstitieux qu’ils se donnent la mort dès qu’ils voient un truc d’étrange. »

La mort de deux de ses amis écoeurait le roi, mais voir en plus cette pauvre fillette étendue sur une table d’autopsie, il ne pouvait l’accepter.

« Trouvez l’assassin de Dolphus et Fineas, ordonna-t-il, et faites venir en mon palais les parents de cette enfant.

_ Bien Majesté. »

Ilas et Azaïga quittèrent le centre de médecine légiste, un poids sur le cœur. Dolphus et Fineas, les deux amis de toujours, avaient donc été assassiné par quelqu’un qui n’avait rien d’humain. Ils rentrèrent au palais de Lubia et, arrivés près de l’étang le plus somptueux qui décorait les jardins de la demeure royale, le roi s’effondra sur un banc de bois.

« Je n’arrive pas à y croire, fit-il dans un souffle, Dolphus et Fineas… Si j’avais su… »

Azaïga s’assit aux côtés de son fiancé.

« Ne te blâme pas, dit-elle, ce n’est pas de ta faute. »

Ilas avait dégainé son katana Masamune, cadeau du défunt roi Nathaniel Notthingham qui avait été le prédécesseur d’Alexander, et examinait sa lame.

« Je trancherais en deux celui qui a osé s’en prendre aux ami du roi Sayamaël, déclara-t-il à lui seul, je le jure. »

Un silence pesant s’installa, seulement troublé par le chant des oiseaux qui fêtaient le levé du soleil. La lumière de l’aube rayonna à la surface de l’étang, la transformant en un mélange de rose, jaune et bleu pâles. Les lueurs se mirent à danser au gré des mouvements de l’eau, tel un serpent tricolore, contournant parfois les larges feuilles de nénuphar. Un élévéol, boule de poils blancs et soyeux auréolés de longues plumes bleues, vint se poser sur la berge, entre les joncs et les iris mauves, puis, porté par une légère brise, reprit son envol en accrochant un regard curieux vers le roi, humain qui le fixait d’un œil amusé mais où l’on pouvait deviner de la peine et de la douleur.

« Il est mignon, fit remarquer Azaïga sans quitter des yeux l’élévéol qui disparaissait en passant par-dessus le toit du palais, Richard a de la chance d’en avoir domestiqué un. »

Une petite bulle d’air remonta à la surface de l’étang et éclata, provoquant de petites ondes circulaires sur l’eau. Une autre bulle arriva à son tour, puis encore une autre et encore une autre. Le gaz qu’elles libéraient était d’un violet très pâle et Ilas, intrigué, s’approcha du bord de l’étang où il renifla un instant l’air matinal. Une légère odeur de rose flottait à présent dans les jardins du palais.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda Azaïga.

_ Je n’en sais rien, répondit son fiancé, mais je n’ai jamais vu chose pareille. Ce gaz à la même odeur qu’une rose fraîchement cueillit et il semble... Il semble qu’il provienne du fond de l’étang ! »

A ces mots, une multitude de bulles crevèrent la surface du petit lac, durant quelques minutes. Après une brève accalmie, elles revinrent en puissances, deux fois plus grosses qu’auparavant, provoquant nombre d’ondes à la surface de l’eau. Après quoi, d’innombrables feuilles de nénuphar apparurent, suivies par des boutons floraux de la taille d’un poing d’homme.

« Mince ! s’exclama Azaïga, mais qu’est-ce qu’il se passe ? »

Les boutons s’ouvrirent bientôt, se changeant alors en magnifiques fleurs de lotus mauve ou rose.

« Des lotus ? s’étonna Ilas, mais ça ne pousse pas aussi vite ! »

Les plantes avaient maintenant conquis la totalité de la surface d’eau disponible. Le roi se leva précipitamment et, suivit par sa fiancée, il courut vers les autres étangs des jardins. Sous les yeux stupéfaits des quelques jardiniers rassemblés là, le lac s’était couvert de lotus et les alentours du palais sentaient une agréable odeur de rose.

« Mais qu’est-ce qu’il se passe ? » se demanda Ilas.        

  

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Dernière mise à jour de cette rubrique le 14/05/2008

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